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Oulipisme & Alamo

« C’était d’ailleurs le propre du procédé de faire surgir des sortes d’équations de faits (suivant une expression employée par Robert de Montesquiou dans une étude sur mes livres) qu’il s’agissait de résoudre logiquement. » [Raymond Roussel, Comment j'ai écrit certains de mes livres, 1935]

motif demi-cercleOulipisme & Alamo

Lorenz Stöer Geometria et perspectiva, planche 10, 1567.

Il est évident qu’on peut toujours se mettre devant une feuille de papier et essayer de dire, disons, ce que l’on a dans la tête. Maintenant, en général, dans la tête, on n’a pas grand-chose. On a de beaux sentiments, on a des idées généreuses, on a des expressions intelligentes, on a des bouts de phrase, et toutes ces choses-là ne servent à rien. Il faut quelque chose, une espèce de modèle littéraire qui vous permette d’avancer d’une manière un peu plus sûre. (Georges Perec)

Si l'on en croit l'auteur, toute œuvre littéraire se construit à partir d'une inspiration (c'est du moins ce qu'il laisse généralement entendre). Mais il doit pourtant s'accommoder tant bien que mal d'une série de contraintes et de procédures qui interfèrent entre elles ou s'emboitent en fonction de leurs priorités. Contraintes du vocabulaire et des règles grammaticales, choix de la forme (prose, poésie, dialogue ou théâtre), construction du texte en chapitres, scènes, intermèdes ; en alexandrins, pentamètres, octosyllabe… les contraintes obligent à aller chercher ailleurs ce qui autrement nous seraient donnés sans efforts, et incitent donc à s'aventurer au-delà des limites immédiatement perçues.

 

Les partisans de la tradition académique pensent certainement qu'il est amplement suffisant de s'en tenir aux règles communément admises. Leur conviction s'appuie moins sur un désir de maîtrise que sur la force de l'habitude née de la répétition des formes et des styles usités par le plus grand nombre. Chacun est naturellement libre de suivre la voie qui lui convient… néanmoins, relativement nombreux sont ceux qui décidèrent d'explorer d'autres domaines et de s'imposer d'autres contraintes. Plus de contraintes pour plus de liberté ? Cette interrogation contre intuitive cache bien des surprises. À destination de ces explorateurs intrépides, l'OuLipo — premièrement minaire de Littérature Expérimentale (Selitex) avant de se découvrir une appelation plus avenante : Ouvroir de Littérature Potentielle — s'est donné pour mission de fournir des outils créatifs, dérivables et modulables, aussi astucieux qu'inattendus.

 

Certes, il y eut d'illustres prédécesseurs : les fils narratifs qui composent Le Château des destins croisés, d'Italo Calvino (1969), sont basés sur les interprétations de cartes de tarot. Mais auparavant, Philip K. Dick écrivait Le maitre du Haut-Château (1962) dont chaque chapitre dépend d'un tirage du Yi-King. On peut citer également les procédés de rédaction de Maurice Fourré (La Nuit du Rose-Hôtel, Gallimard, 1950), ou de Raymond Roussel (Impressions d'Afrique, 1910). Et si l'on remonte encore plus loin dans le temps, on s'aperçoit en étudiant la tétralogie pantagruélique, que Rabelais a construit chacun de ses livres sur un procédé de disposition bien connu de l'antiquité et fréquemment utilisé à la renaissance, l'inclusion, consistant en une mise en ordre des chapitres par symétrie concentrique (Rabelais par Guy Demerson, Balland, 1986). À ceux qui protesteraient contre l'ajout de règles cachées, on peut donc répondre que leur invention est sans doute aussi ancienne que celle de l'écriture.

 

Dès 1938, dans un article significativement intitulé Qu'est-ce que l'art ?, Raymond Queneau avait répliqué à tous ceux qui croyaient pouvoir établir une équivalence « entre inspiration, exploration du subconscient et libération, entre hasard, automatisme et liberté : cette inspiration qui consiste à obéir aveuglément à toute impulsion est en réalité un esclavage. Le classique qui écrit sa tragédie en observant un certain nombre de règles qu'il connaît est plus libre que le poète qui écrit ce qui lui passe par la tête et qui est l'esclave d'autres règles qu'il ignore. » Par les exigences arbitraires qu'elle induit, la contrainte stimule l'imagination au lieu de l'empêcher. Le choix d'une contrainte linguistique permet de contourner, ou d'ignorer, toutes ces autres contraintes qui ne relèvent pas, elles, du langage et qui se dérobent plus facilement à notre emprise.

 

L'OuLiPo impose un cadre donc, mais il se défie des dogmes. Il est sans doute plus simple de définir ce qu'il n'est pas. Comme l'expliquait un porte-parole en 1960 lors d'une conférence à l'Institut Henri Poincaré : 1. Ce n'est pas un mouvement littéraire ; 2. Ce n'est pas un séminaire scientifique ; 3. Ce n'est pas de la littérature aléatoire. En cela, l'OuLiPo est à l'opposé de ce qui l'a précédé, dadaïsme, surréalisme, lettrisme, situationnisme, néo-dadaïsme... chacun des mouvements précédents ayant digéré celui qui le précédait, le dernier de la liste s'étant lui-même dilué dans le consumérisme qu'il prétendait dénoncer. L'Ouvroir fait table rase, ne se réclame d'aucun mouvement antérieur et entend orienter ses recherches dans deux directions primordiales : l'Analyse et la Synthèse.

 

La tendance analytique travaille sur les œuvres du passé pour y déceler des pistes parfois esquissées et dépassant souvent ce que les auteurs eux-mêmes avaient soupçonné. Plus ambitieuse, la tendance synthétique constitue la vocation essentielle de l'OuLiPo. Il s'agit d'ouvrir de nouvelles voies inconnues en combinant les variations de la langue écrite avec les structures abstraites des mathématiques contemporaines. La liste des échappées entraperçues laissait rêveur : topologie (considérations de voisinage, d'ouverture ou de fermeture de textes), poèmes anaglyphiques, textes transformables par projection, domaine des vocabulaires particuliers (corbeaux, renards, marsouins, langage Algol des ordinateurs électroniques…) la plupart sont restés dans les limbes. Dans la pratique, d'autres ont fait florès. Parmi les procédés oulipiens avérés, on trouve le métagramme : changer une lettre d’un mot pour en créer un autre ; le tautogramme : phrase dans laquelle les mots commencent tous par la même lettre ; la méthode S+7 : transformer un texte en remplaçant chaque substantif par le septième suivant dans le dictionnaire , etc.

 

Ces contraintes formelles sont presque toutes empruntées à des modèles mathématiques et c’est d’ailleurs cet aspect qui explique aussi sa composition, laquelle est marquée originellement par la présence conjointe, et la collaboration régulière, de « littéraires » passionnés de mathématiques (Raymond Queneau, Noël Arnaud, Jacques Duchateau) et de « mathématiciens » (François Le Lyonnais, Claude Berge, Paul Braffort). De fait, la défiance à l'égard du hasard et de l'aléatoire restera l'une des caractéristiques essentielles du groupe, résumé par cette formule lapidaire du mathématicien Claude Berge : « L'Oulipo, c'est l'anti-hasard ».

 

Au fondement de cette démarche, il y a la volonté d'accéder à une meilleure connaissance des modes de fonctionnement du langage et de l'écriture, ainsi que des éléments qui les composent. Mallarmé a démontré que le langage pouvait être traité comme un objet en soi, envisagé dans sa matérialité, et donc dégagé, au moins provisoirement, de son asservissement à l'obligation de signifier ou de transmettre. Rien ne devrait interdire d'étudier le comportement, dans toutes les circonstances possibles, des éléments qui le composent afin de procéder à une recherche expérimentale des possibilités du langage, capable de transformer celui-ci en un véritable « piège à sens ».

 

Dans la lignée de l'OuLiPo, L'ALAMO, fonndé en 1981 par Paul Braffort et Jacques Roubaud, se présente comme étant un Atelier de Littérature Assistée par la Mathématique et les Ordinateurs. Reprenant la systématisation des contraintes prônées par son grand frère, il aspire à la génération automatique de textes littéraires en utilisant l'informatique. Le groupe propose sur son site des Littéraciels dont une découverte du LAPAL, Langage Algorithmique pour la Production Assistée de Littérature, un outil de manipulation de textes développé par Paul Braffort, permettant de créer des textes et de stimuler son imagination par l'expérimentation des possibles.

 

(03/09/2022; Frédéric Schäfer)

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